Ormuz, Malacca, Gibraltar: comment les États-Unis prennent position sur plusieurs détroits du monde
Depuis fin février 2026, c’est un double blocus, iranien et américain, qui touche le détroit d’Ormuz. 20% des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz sont donc paralysés. Mais pendant que la crise au Moyen-Orient attire tous les regards, Washington signe des accords militaires concernant les détroits de Malacca et de Gibraltar.
Après l’offensive militaire américaine et israélienne sur l’Iran, Téhéran a imposé des restrictions sur le détroit d’Ormuz, avant que Washington ne riposte par un blocus naval. Résultat: le trafic s'effondre, les marchés de l'énergie faiblissent et les prix de plusieurs matières premières et produits flambent. Depuis trois semaines maintenant, un cessez-le-feu est en vigueur, théoriquement mais Ormuz reste pour l'instant en grande partie fermé.
La porte-parole de la Maison Blanche, Karoline Leavitt a indiqué ce mardi 28 avril qu'une nouvelle proposition iranienne était "en cours d’examen". Marc Rubio a reconnu que cette offre était "meilleure que ce que nous pensions qu'ils nous proposeraient", avant d'ajouter une condition ferme: "Nous devons faire en sorte que tout accord conclu les empêche définitivement d'avoir à tout moment l'arme nucléaire à leur portée".
Pendant que les diplomates se sont affrontés, en avril, Washington a signé presque discrètement deux accords militaires: l'un avec l'Indonésie, concernant le détroit de Malacca, l'autre avec le Maroc, sur la coopération de défense, aux abords du détroit de Gibraltar. Ces trois accords pourraient être l'illustration d'un même mouvement pour les Américains.
Interrogé par RFI, l’économiste du groupe AGEFI à Paris, Vincent Barret explique la logique limpide derrière ces accords. L'objectif de Donald Trump est "d’empêcher les Chinois ou une autre puissance de pouvoir bloquer le trafic des marchandises".
Passage maritime entre la Thaïlande, la Malaisie, Singapour et l'Indonésie, le détroit de Malacca fait transiter 22 à 24% du commerce mondial, dont une grande part de gaz et de pétrole (45%), approvisionnant les économies chinoise, japonaise et sud-coréenne. C'est le passage le plus rapide pour relier l'Asie et l'Europe. Le détroit s’étend sur 900 km.
Le média australien The Conversation rappelle que pour la Chine, ce couloir est structurellement une vulnérabilité. Entre 75 et 80% des importations chinoises le traversent. En 2003, le président chinois, Hu Jintao parlait de "dilemme de Malacca" pour décrire cette dépendance énergétique. Depuis, Pékin a pourtant multiplié les alternatives: oléoducs au Myanmar, lignes ferroviaires vers l'Europe... Mais leur capacité reste mineure comparée aux volumes de marchandises qui transitent par voie maritime via le détroit.
L'accord de "partenariat majeur de coopération en matière de défense" annoncé le 14 avril entre les États-Unis et l'Indonésie assure aux Américains "certaines priorités sur le transport et les données maritimes dans cette région du monde", selon Vincent Barret au micro de RFI. The Conversation affirme par ailleurs que les États-Unis chercheraient à obtenir un accès étendu à l'espace aérien indonésien, une proposition qui aurait été approuvée par le président Prabowo Subianto.
Les prix du pétrole seront les indicateurs d'un changement suite à cet accord. Le site d'information énergétique, OilPrice rapporte l'analyse de Thierry Wizman, stratégiste mondial en devises et taux d'intérêt chez Macquarie Group à New York: "Nous ne serions pas surpris si, sauf en cas de nouvelle récession mondiale, les prix du pétrole restaient supérieurs à leur niveau d'avant-guerre, car la tension demeure élevée si la présence navale américaine près du détroit devient quasi permanente".
Mi-avril, une délégation marocaine effectuait une visite de travail à Washington. Conduite par Abdellatif Loudiyi, ministre délégué chargé de l'Administration de la Défense nationale, et le général de corps d'armée Mohamed Berrid, inspecteur général des Forces armées royales (FAR), elle a été reçue au Pentagone par le secrétaire américain à la Défense, Pete Hegseth.
Selon Medias24, une feuille de route pour la coopération en matière de défense, pour une période de 10 ans a été signée. Elle concerne le partage de données et la planification conjointe des opérations des forces de défense.
Pour expliquer ce partenariat poussé, le consultant militaire marocain Abdelhamid Harifi, interrogé par Médias24, a déclaré: "Nous assistons à un changement de paradigme. Entre la multiplication des zones de crises et la possible reconfiguration des alliances américaines, notamment un retrait potentiel de l'OTAN, Washington dessine une nouvelle architecture de sécurité. Dans ce futur ordre mondial, le Maroc est appelé à occuper une place de choix au sein des alliances stratégiques américaines."
Le média marocain rappelle l’importance du système Link 16, protocole de communication tactique jusqu'ici réservé aux membres de l'OTAN. Selon le consultant interrogé, "c'est la première fois que les États-Unis créent une fréquence de communication commune pour mener des opérations avec un pays non-membre de l'OTAN”.
Le contexte géopolitique récent donne à ce partenariat un écho particulier. En mars 2026, l'Espagne a refusé d'accorder aux États-Unis l'accès à ses bases de Rota et de Morón, situées près du détroit de Gibraltar, pour des frappes contre l'Iran. Le Pentagone a dû redéployer une quinzaine d’appareils vers l'Italie et l'Allemagne, rappelle José Lev, universitaire américano-israélien spécialiste des doctrines de sécurité au Moyen-Orient sur The Times Of Israël. L’accord avec le Maroc pourrait offrir à Washington un ancrage de substitution sans dépendre de Madrid.
Néanmoins, l’accord reste muet sur le détroit de Gibraltar. Aucun document officiel signé entre Washington et Rabat ne mentionne le détroit, dont le Maroc contrôle la rive sud.
Dans sa newsletter, The Macro Insider, l’économiste Vincent Barret défend la thèse que “la feuille de route 2026-2036 doit être comprise comme le verrou nord de l'arc défensif atlantique-africain que Washington cherche à constituer”, face, notamment à une influence russe et chinoise constante sur la façade atlantique africaine.
Lundi 28 avril, l'ambassadeur du Royaume auprès des Nations Unies, Omar Hilale, a participé à une conférence de presse aux côtés de représentants de 96 États membres pour réaffirmer la liberté de navigation dans le détroit d'Ormuz, rapporte Morocco World News.
Sa position apporte une autre lecture du partenariat avec Washington. Il a déclaré “Les mers appartiennent à toute l'humanité et ne doivent pas être utilisées comme monnaie d'échange par ceux qui ont choisi l'hostilité comme politique étrangère depuis des décennies”, puis a poursuivi : “La liberté de navigation n'est pas une option diplomatique, mais un engagement existentiel ancré dans la géographie et l'histoire”.
Ces accords et partenariats dépassent la simple crise iranienne. C’est la thèse de l’analyste spécialisé sur les marchés de l’énergie, Simon Watkins, qui, dans une tribune publiée sur OilPrice, affirme que Washington cherche ainsi à contrôler les grands passages maritimes mondiaux, comme Ormuz, Malacca, Gibraltar, ou encore le canal de Panama, pour limiter l'accès de la Chine aux routes dont son économie dépend.
La stratégie américaine viserait le pétrole et les ressources qui circulent via ces régions ? OilPrice rappelle la signature, en 2019, d’un accord de coopération sur 25 ans qui donne le contrôle à la Chine d’une part importante des ressources pétrolières et gazières iraniennes. Son influence sur les détroits d’Ormuz et de Bab el-Mandeb en découle selon Simon Watkins.
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