Crypto-rapts, tueurs à gages adolescents et IA au service du crime: l’inquiétante évolution des gangs français
Violence meurtrière, corruption, usage de l’IA… Dans un rapport 2026 sur l’état de la menace criminelle en France, le Sirasco, service de renseignement criminel de la police judiciaire, alerte sur la montée en puissance et les capacités de modernisation des organisations criminelles françaises.
254 pages et beaucoup d’inquiétudes. Dans son rapport 2026 sur l’état de la menace en France, dont BFMTV a pris connaissance, le Sirasco, service de renseignement criminel de la police judiciaire, alerte sur les nouvelles méthodes des narcotrafiquants français et leurs nouvelles capacités de nuisance.
Corruptions d’agents publics, sous-traitance, recrutement de tueurs à gages adolescents, utilisation de drones et de l’intelligence artificielle (IA)… Les organisations criminelles font feu de tout bois pour moderniser leurs activités criminelles et court-circuiter les autorités, renseigne le Sirasco dans ce rapport très étoffé.
Constante de ces groupes: l’exercice d’une violence exacerbée. Contrats criminels, rafales au pied d’un point de deal ou "barbecues" humains: les gangs ne reculent devant rien pour terroriser leurs rivaux. Sur l’année 2025, le service de renseignement criminel de la PJ décompte ainsi 104 "narchomicides", nouveau terme qui désigne les homicides commis en lien avec le narcotrafic. Outre les morts, ces fusillades ont fait 317 blessés cette même année.
Selon le Sirasco, ces assassinats et tentatives d’assassinats spécifiques connaissent une hausse de 28% depuis 2021. Un pic avait été atteint en 2023, lorsque la guerre meurtrière entre la "DZ Mafia" et le "clan Yoda" était au plus fort à Marseille.
Des gangs dopés par l’augmentation de la consommation de cocaïne – très rémunératrice, bien plus que le cannabis. Si les saisies de stupéfiants ne cessent d’augmenter – 84,3 tonnes de cocaïne saisies sur le territoire national en 2025, principalement dans les ports, contre 53,5 tonnes l’année précédente – elles ne freinent guère les ardeurs des trafiquants. Ceux-ci redoublent de trouvailles pour dissimuler la drogue: cocaïne liquide, imprégnée dans des fibres de vêtements, mélangée à du quinoa, cachée dans la structure en acier d’engins de chantier...
Autre tendance montante: le cloisonnement des activités. Le grand banditisme recourt de plus en plus fréquemment à la sous-traitance et aux intermédiaires, analyse le Sirasco. Le phénomène de "jobbeurs" était connu: des Lyonnais ou Parisiens recrutés le temps d’une saison pour faire le guetteur près d’un point de deal à Marseille... Dorénavant, certains "jobbeurs" peuvent participer directement à des enlèvements ou à l’élimination de rivaux.
Le service de renseignement note d’ailleurs un fort rajeunissement des tueurs à gages recrutés: en 2024, 29% des auteurs de narchomicides étaient âgés de moins de 20 ans. 14 ans pour les plus jeunes. Autre effet de ces recrutements hasardeux: en 2025, ces tueries ont fait six victimes collatérales.
Les femmes s’insèrent elles aussi dans ces réseaux criminels, trop souvent perçus comme uniquement masculins. "La place des femmes dans les organisations criminelles s’est nettement banalisée", observe Annabelle Vandendriessche, cheffe du Sirasco. "Nous avons perdu en naïveté à leur sujet. Elles jouent parfois un rôle dans les opérations de livraison, de logistique, de réservation d’appartement conspiratifs. Elles peuvent aussi participer aux repérages", explique cette commissaire divisionnaire.
Redéploiement de la DZ Mafia
Malgré l’incarcération de la plupart de ses chefs présumés, la DZ Mafia a toujours pignon sur rue, alerte le Sirasco. Elle prospère et se déploie bien au-delà des tours de la cité phocéenne. Le gang marseillais a noué des alliances avec des groupes criminels dans une dizaine de grandes villes françaises: à Nice (Alpes-Maritimes), Dijon (Côte-d’Or), Nîmes (Gard), Toulouse (Haute-Garonne), Montpellier (Hérault), Lyon (Rhône), Clermont-Ferrand (Puy-de-Dôme), mais aussi Saint-Nazaire (Loire-Atlantique).
Elle ramifie également dans le Var, le Vaucluse et l’Ardèche. "Il arrive que des groupes fassent appel à la DZ Mafia lorsqu’elles sont en difficulté dans une ville", sous-titre la cheffe du Sirasco.
Malgré des concurrences violentes et parfois meurtrières, certains groupes coopèrent, dans une logique de "cartélisation" mexicaine.
Certains se livrent à des dérives mafieuses. Le phénomène de corruption gangrène toujours davantage les services de l’ État. Policiers, gendarmes, douaniers, greffiers, agents de préfecture ou surveillants pénitentiaires : peu sont épargnées par les tentatives des narcotrafiquants, qui cherchent à se renseigner sur les activités de l’Etat à leur sujet.
"La thématique de la corruption augmente fortement. C’est un sujet de vigilance pour nous. Nous sommes, nous policiers, tout autant concernés que d’autres", confie Marie-Elisabeth Ciattoni, cheffe de l’unité nationale de lutte contre le crime organisé.
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Même constat dans le secteur privé: ces dernières années, des dockers, des chauffeurs routiers et des marins-pêcheurs ont été visés par des tentatives de corruption, parfois couronnées de succès. Le plus souvent, ces professions sont visées à des fins de transport et de stockage de produits stupéfiants. Il y a quelques mois, dans le Nord de la France, des malfrats avaient aussi pu compter de la complicité d’une banquière qui consultait des fichiers clients, leur permettant d’identifier des cibles richissimes.
Autre mode d'action mafieux: les menaces. Plusieurs magistrats et personnels pénitentiaires ont fait l’objet d’intimidations et de tentatives d’assassinat en 2024 et 2025. Gabriel Ory, un des chefs de la DZ Mafia, est par exemple suspecté d'avoir mis un contrat sur la tête de la directrice de la prison des Beaumettes depuis sa cellule. Certains de ces serviteurs de l'État menacés font aujourd'hui l'objet d'une protection policière.
Dernier phénomène qui connaît une hausse spectaculaire, analyse le Sirasco: les "crypto-rapts". Apparus en 2023, ces enlèvements d’acteurs du monde de la cryptomonnaie ou de leurs proches afin de réclamer une rançon ne se limitent plus à des personnalités de ce milieu. Désormais, de simples particuliers titulaires de cryptoactifs (ou présumés tels) sont visés. Rien qu’en 2026, entre janvier et avril, une quarantaine de crypto-rapts ont été comptabilisés en France par les services spécialisés.
Il y a deux jours encore, lundi 20 avril, cinq membres d’une famille, dont le père exerce dans la cryptomonnaie, ont été séquestrés et ligotés dans un pavillon près de Brest, selon le procureur de Rennes. Les agresseurs se sont emparés d’un portefeuille numérique avant de s’enfuir.
Enfin, les criminels déploient de grandes capacités d’adaptation en matière de nouvelles technologies. Le Sirasco alerte sur l’essor de l’IA et des drones télécommandés. S’il a dénombré quelque 800 de survols de drones au-dessus des prisons en 2024 contre 1.800 en 2025 (de janvier et septembre 2025, derniers chiffres disponibles) ces aéronefs sont également utilisés pour transporter la drogue d’un pays à l’autre. Des essaims de drones équipés de balises ont déjà franchi le détroit de Gibraltar, entre le Maroc et l’Espagne. L’IA est, elle, utilisée dans de nombreuses escroqueries numériques.
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