Pétrole russe à Cuba: «Les secteurs prioritaires sont le transport, l'eau et l'agriculture»
L'arrivée d'un pétrolier russe chargé de 730 000 barils de pétrole brut à Cuba doit soulager provisoirement un pays frappé par une profonde crise énergétique, explique Jorge Piñon, expert du secteur énergétique cubain.
Serait-ce la fin du blocus états-unien à Cuba ? Un pétrolier russe sous sanctions, l'Anatoly Kolodkin, s'apprête à accoster sur l'île, avec 730 000 barils de brut à son bord. Une première depuis le 9 janvier, date de la dernière livraison par le Mexique. Il y a encore dix jours, pourtant, Washington avait indiqué que ces hydrocarbures ne pouvaient toujours pas être livrés à Cuba, ni à la Corée du Nord.
Donald Trump a depuis déclaré qu'il ne voyait aucun problème à ce qu'un pays, quel qu'il soit, livre du pétrole à Cuba. Car pour le locataire de la Maison Blanche, le régime cubain est fini et ce n'est pas une cargaison de pétrole qui changera la donne. Il est vrai que les 730 000 barils de l'Anatoly Kolodkin auront peu d'impact sur la crise qui frappe l'île.
Entretien avec Jorge Piñon, spécialiste du secteur énergétique cubain à l'Université du Texas à Austin.
RFI : Cuba est confrontée à une sévère crise énergétique, aggravée par un blocus imposé depuis janvier par les États-Unis. La crise est donc antérieure à ce blocus. À quoi est-elle due ?
Jorge Piñon : En ce qui concerne l'électricité, le principal problème est que les huit grandes centrales thermoélectriques, qui produisent plus de 40% de l'électricité de l'île, sont vieilles. Elles ont plus de 45 ans, ont fait l'objet de très peu d'entretien, et encore moins de travaux de rénovation.
Elles utilisent comme combustible du pétrole brut cubain, issu de la production nationale. C'est un pétrole très lourd, très acide, avec une très forte teneur en soufre et en métaux. Il est donc très corrosif et endommage les unités qui tombent en panne tous les deux mois. Près de la moitié d'entre elles sont en permanence à l'arrêt parce qu'elles sont en cours de réparation. C'est un problème qui dure depuis des années. L'année dernière, Cuba a subi cinq coupures de courant qui ont touché toute l'île. Aucune d'entre elles n'était due à un manque de carburant, mais au fait qu'un certain nombre de centrales étaient tombées en panne en même temps.
A côté de cela, vous avez de petites centrales électriques. Elles représentent également 40% de la production en électricité. Mais la plupart fonctionnent au diesel et elles n'ont pas non plus été entretenues depuis longtemps.
Quant à l'énergie renouvelable, Cuba ne peut compter que sur l'énergie solaire. Des petits parcs d'environ 21 MW que la Chine leur a offerts. Je crois qu'ils en ont déjà construit une cinquantaine. Le problème avec ces installations, c'est qu'elles ne fonctionnent que le matin et l'après-midi, parce qu'elles ne disposent pas d'un système de stockage leur permettant de conserver une partie de l'électricité produite pendant la journée pour l'utiliser la nuit. Les Cubains installent aussi des panneaux solaires sur les toits des écoles, des hôpitaux, des bureaux… C'est une bonne chose, mais ça ne peut pas couvrir les besoins de l'île.
Et c'est sans compter le transport et de la distribution de l'électricité. Les lignes électriques sont vieilles, vétustes, si bien que 15% de l'électricité produite par le réseau est perdue. Nous estimons que la reconstruction de toute l'infrastructure électrique va coûter de 8 à 10 milliards de dollars. Et cela prendra entre trois et cinq ans.
Comment cette crise se traduit-elle à l'heure actuelle ?
C'est une population privée d'électricité jusqu'à seize heures par jour. Les Cubains doivent attendre toute la journée, et parfois jusqu'au milieu de la nuit, pour pouvoir recharger leurs appareils électriques et cuisiner. Ils ne peuvent rien congeler. Avant, les autorités essayaient de garder La Havane éclairée pour le tourisme. Mais maintenant qu'il n'y a plus de touristes, elle aussi subi des coupures de courant. Idem à Varadero, la ville balnéaire du nord du pays.
Un pétrolier russe est sur le point d'accoster à Cuba, malgré l'embargo imposé par Washington. Donald Trump a déclaré qu'il n'avait « aucun problème » avec ça. Comment expliquez-vous ce changement d'attitude ?
Je ne suis pas analyste politique, je m'intéresse à l'énergie. Mais je pense que les États-Unis ont déjà fort à faire avec l'Iran pour se permettre d'avoir un autre casse-tête comme celui de Cuba sur les bras.
Où ce pétrole doit-il aller en priorité ? Quels sont les secteurs qui en ont le plus besoin ?
Le plus important, c'est celui des transports. Les transports publics, mais aussi le transport routier, qui achemine des produits essentiels d'un bout à l'autre du pays. Le deuxième secteur, c'est l'approvisionnement en eau – un autre problème auquel Cuba est confronté et dont on ne parle pas assez. Les pompes fonctionnent au diesel. Il y a enfin le secteur agricole : les travailleurs de l'industrie sucrière et les petits agriculteurs ont besoin de diesel pour produire la nourriture et les produits dont le peuple cubain a besoin. Pour moi, le transport, l'agriculture et l'approvisionnement en eau potable sont les trois principaux secteurs qui ont un besoin urgent de carburant. Mais il faudrait être assez naïf pour croire que le gouvernement cubain ne gardera pas une partie de ce carburant pour ses propres besoins.
Quoi qu'il en soit, il va falloir au moins un mois pour que l'arrivée de ce pétrolier ait un impact. Car c'est du pétrole brut qu'il transporte. D'abord, il va falloir le transporter de Matanzas, où il accoste, vers La Havane où il sera raffiné – le port de La Havane ne peut pas accueillir des pétroliers aussi gros. Le transport va prendre entre cinq et sept jours. Ensuite, il faudra compter au moins vingt jours pour transformer ce pétrole brut en carburant.
Mais une fois ce carburant épuisé, ce qui devrait prendre entre dix et quinze jours, que se passera-t-il ? Y aura-t-il d'autres pétroliers ? Donald Trump a déclaré que n'importe quel pays pouvait désormais livrer du pétrole à Cuba. On verra si le Mexique, par exemple, le fera.
La semaine dernière, Reuters a rapporté que depuis février, 30 000 barils de carburant avaient été livrés depuis les États-Unis au secteur privé cubain, et uniquement au secteur privé. Washington peut-il réellement s'assurer que ce carburant n'est pas détourné par le régime cubain ?
Non, bien sûr que non. Les États-Unis n'ont pas des policiers à chaque coin de rue pour vérifier où ça va. Ces 30 000 barils ont été livrés par des fournisseurs privés qui ont obtenu au préalable une licence du département du Commerce. Ils sont destinés à des entreprises qui assurent le transport de produits de première nécessité – médicaments, nourriture, vêtements… – jusque-là bloqués dans des entrepôts à cause des pénuries de carburant. Le département du Commerce a accepté d'accorder ces licences, à la seule condition que ce carburant ne soit ni revendu ni utilisé par le gouvernement. Mais il n'y a personne pour contrôler.
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