"Un épisode inédit": à Paris, près d’un millier de migrants font face à la canicule dans la rue
Sous le métro aérien entre les stations Jaurès et Stalingrad à Paris, près d’un millier de migrants luttent actuellement contre des températures caniculaires. Torses nus pour se rafraîchir ou couverts pour se protéger du soleil, ils passent tous leur temps à chercher des zones d'ombre. Malgré un point d’eau installé et les soins apportés par des associations, le quotidien reste particulièrement difficile. Reportage.
Depuis le 21 juin, la France connaît un épisode caniculaire intense. La capitale n'est pas épargnée : les températures atteignent les 38°C en ce début de semaine. Pour lutter contre la chaleur, chacun a son équipement, des gourdes en inox ou éventails en passant par les brumisateurs et autres serviettes humides. Mais sous le métro Stalingrad, dans le nord-est de Paris, en début d'après-midi de ce lundi 22 juin, le petit millier de migrants qui vivent dans des tentes de fortune cherchent surtout à éviter les rayons du soleil.
Beaucoup sont torses nus pour se rafraichir, d'autres portent des jeans et des tee-shirts à manches longues pour se protéger du soleil brûlant. Tous semblent groggys alors qu'ils viennent de vivre une des nuits les plus chaudes à Paris jamais enregistrée.
Des membres de l'association Médecins du Monde apporte les premiers soins à des hommes du campement. La majorité d'entre eux souffrent de la chaleur.
Sur place, des associations mettent en place des maraudes et distribuent des bouteilles d'eau, des gourdes ou de la nourriture mais en quantités limitées. Eve Derriennic, coordinatrice de Médecins du Monde à Paris, organise la file d'attente de la dizaine d'hommes qui patientent devant le camion de son association avant d'être reçus par le médecin sur place.
"Le plus fréquent c'est évidemment le coup de chaud ainsi que la déshydratation", s'inquiète-t-elle. "À cause de la chaleur, ils peuvent aussi avoir des infections qui empirent avec la transpiration et le manque d’hygiène. Certains ont des pathologies, comme de l'asthme, décuplé par la chaleur. Nous avons appelé les pompiers [lundi matin, ndlr] car un migrant a fait un malaise. Il était dans sa tente depuis cinq jours sans boire ni manger. C'était un cas d'extrême urgence."
À l'ombre sous le métro Stalingrad, des exilés dorment à même le sol ou sur des matelas. Ils sont torses nus pour avoir moins chaud en pleine canicule.
La coordinatrice de Médecins du Monde insiste sur le caractère inédit de la canicule de cette année : "Elle dure dans le temps. C’est ça qui change. Plus ça dure, plus l’organisme se fatigue. La nuit, les températures ne baissent pas, ça change beaucoup de choses".
Au milieu des tentes, des déchets jonchent le sol et les exilés doivent cohabiter avec les pigeons et les rats. Certains n'ont pas d'autres choix que de rester exposés au soleil, faute de place, et s'allongent à moitié nus sur des matelas. Les plus "chanceux" sont ceux qui peuvent se reposer dans leur tente, fermeture éclair ouverte pour laisser passer un peu d'air, ou ceux qui se réunissent en groupe à l'ombre, assis sur des chaises de fortune, quand ce n'est pas à même le sol.
Abu Talab, 24 ans et originaire du Soudan, n'est là que depuis quelques semaines. Il est installé sur un matelas à l'ombre au milieu des abris de fortune. "Beaucoup d’associations viennent pour nous aider en nous donnant de la nourriture ou des médicaments. Pour lutter contre la chaleur, je vais à mes cours de français, [l'association] nous laisse rester dans la salle climatisée jusqu’à 23h. On nous propose aussi des activités : visiter Notre-Dame, des parcs et jardins. Ça nous occupe".
Certains n'ont pas d'autres choix que de rester sur le campement. Zachariah, un autre Soudanais de 25 ans, ne peut pas se déplacer. Arrivé en Europe par la Grèce, il a effectué un long voyage à pied durant lequel il s'est blessé au pied. "La blessure s'est aggravée car je ne l'ai pas soignée et maintenant, je ne peux même plus marcher", explique-t-il. "De toute façon, le sol est beaucoup trop chaud pour marcher pieds nus, ça nous brûle la peau."
Assis à ses côtés, l'un de ses amis porte un jean, des chaussettes hautes et des grosses baskets vertes pour ne pas sentir la chaleur du bitume, faute de chaussures plus légères. "Je préfèrerais me vêtir autrement mais je n'ai pas d'argent".
Damar, originaire du Soudan, est en France depuis un an et huit mois. Pour lui, la plus grande difficulté est de trouver le sommeil en pleine canicule.
Ici, les migrants s'occupent comme ils peuvent, en scrollant sur leur téléphone, en effectuant des allers-retours à l'unique point d'eau installé il y a une semaine sur le camp et qui présente déjà des fuites. D'autres discutent ensemble pour se donner du baume au cœur.
Damar, originaire du Soudan, est l'un des doyens du camp, l'un des rares à parler français, présent depuis près de deux ans à Paris. "Il fait encore plus chaud que l'année dernière. Mais la chaleur on connaît, on a la même au Soudan. Le pire, c'est la nuit, on ne peut pas dormir : en plus des températures, il y a le bruit des voitures, le bruit des gens. Tout ça nous empêche de trouver le sommeil".
Malgré les 38 degrés de l'après-midi, il arrive tout de même à relativiser : "Je préfère l'été à l'hiver parisien, au moins on ne tombe pas malade." Dubliné en Italie [sa demande d'asile dépend du premier pays par lequel il est entré en UE, l'Italie, ndlr], il s'est vu refuser sa demande d'asile en France et s'est rapproché d'un avocat pour faire bouger les choses, et garde tout de même espoir de quitter le campement.
L'épreuve ne touche pas encore à la fin. La météo annonce encore plusieurs jours de canicule avec des températures dépassant les 40°C. Pour Amar, un Soudanais de 30 ans, dont la tente est installée à moins de 10 mètres du robinet d'eau "la chaleur est en fait le dernier de [ses] soucis". Arrivé en France il y a deux semaines, il attend avec anxiété son entretien pour sa demande d'asile. "J'ai souffert et je souffre encore de bien d'autres choses pour me soucier de la température".
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