Enrôlement forcé d'Africains en Russie: qui est Alfred Mutua que les familles au Kenya tiennent pour responsable ?
Depuis le milieu de l'année 2025, des centaines de Kényans partent combattre en Ukraine dans les rangs de l'armée russe. Une campagne de recrutement leur promet des jobs de civils en Russie à ces Kényans finalement enrôlés de force. Au coeur du scandale, le ministre kényan du Travail, Alfred Mutua, qui reste toujours en fonction.
Plusieurs centaines de Kényans, souvent sans passé militaire, ont été forcés de signer un contrat avec l'armée russe alors qu'on leur avait promis des emplois civils bien rémunérés en Russie. Envoyés sur le front en Ukraine après une très courte formation militaire, plusieurs d'entre eux ont péri. Les familles des victimes pointent du doigt la même personne: Alfred Mutua, ministre du Travail et ancien ministre des Affaires étrangères du Kenya.
"J'ai l'impression que le gouvernement et Alfred Mutua nous ont trahis", dénonce Josephine Ngoya, mère d'Erastus qui a péri sur le front. Son fils âgé de 38 ans est parti tenter sa chance en Russie dans le cadre d'un programme d'envoi de travailleurs du gouvernement kényan. Il est finalement mort au sein de l'armée russe.
Nairobi estime officiellement à 291 les victimes du "recrutement militaire irrégulier" de la Russie. 19 d'entre eux sont morts et 32 portés disparus. Les services kényans de renseignement évaluent, dans un rapport, leur nombre à plus de 1.000 et pointent des complicités au sein de l’État.
Un haut fonctionnaire, un cadre des services de sécurité et un avocat ont affirmé à l'AFP qu'Alfred Mutua était compromis, politiquement pour avoir parrainé le programme, mais aussi personnellement.
Cadre du gouvernement du président William Ruto élu en 2022, Alfred Mutua fut le premier chef de la diplomatie de son mandat. Il avait alors reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en mai 2023 soit quinze mois après le début de l'invasion de la Russie en Ukraine. À la suite de cette rencontre, Nairobi avait déclaré le renforcement de ses relations commerciales avec Moscou, malgré sa proximité avec le camp occidental.
Alfred Mutua devient ministre du Travail et met en pratique le programme du président Ruto qui, depuis 2023, a envoyé travailler à l'étranger plus de 400.000 Kényans afin qu'ils puissent vaincre le cycle de pauvreté et de chômage dont ils sont victimes au Kenya. Une politique qui favorise aussi l'envoi d'argent au pays par ces travailleurs émigrés. Mille milliards de shillings, soit 6,7 milliards d'euros, auraient été injectés de cette façon dans l'économie kényane en 2025, selon l'exécutif.
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En juin 2025, le ministre du Travail se rend en Russie pour mettre en avant des Kényans ayant trouvé du travail là-bas. À cette occasion, il s'affiche sur X avec plusieurs jeunes kényans dont Erastus. "Les membres du groupe, originaires de différents comtés, ont raconté qu’ils étaient restés chez eux sans revenus pendant longtemps et se sont dits reconnaissants de cette opportunité, écrit-il sur la plateforme. Ils percevront un salaire net de 115 000 shillings kenyans par mois, bénéficieront d’un logement et de repas gratuits, et travailleront dans une usine de conditionnement alimentaire."
"Mutua est le principal coupable car le trafic de Kényans vers la Russie a été initié sous les auspices d'un programme de gouvernement à gouvernement", dénonce Ojiro Odhiambo, de l'ONG de défense des droits humains Vocal Africa, que plus de 500 familles de victimes kényanes ont contactée. Parmi elles, plus de 350 ont eu confirmation de la mort de leurs proches, notamment via des photos de leurs cadavres apparues sur les réseaux sociaux. Seuls 37 d'entre eux sont revenus.
Plusieurs éléments suggèrent l'implication du ministre, dont l'intégrité était déjà fortement remise en doute l'an dernier, rappelle à l'AFP un diplomate occidental. Des Kényans cherchant à travailler dans les pays du Golfe avaient alors dénoncé les fraudes d'agences de recrutement, mais aussi du ministère du Travail qui leur avait fourni un agrément. Alfred Mutua avait été entendu à ce sujet en mai 2025 par le Parlement, devant lequel il s'était présenté accompagné de Festus Omwamba, dirigeant d'une de ces agences, Global Face Human Resources.
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Festus Omwamba avait ensuite porté plainte auprès du comité de discipline du parti présidentiel contre la principale critique du ministre, la sénatrice Gloria Omambia, finalement exclue de la formation et déchue de son mandat. Or le dirigeant de Global Face Human Resources, Festus Omwamba, a depuis été présenté par la police comme "un acteur-clé" de la sinistre escroquerie russe. Inculpé de "trafic d'être humains", il a été remis en liberté sous caution le 23 mars après des semaines de détention provisoire. "Mutua était derrière tout cela, mais c'est Festus qui a été jeté en pâture", indique une source sécuritaire citée par l'AFP, corroborée par un haut fonctionnaire et un avocat kényans.
Selon le haut fonctionnaire, William Ruto "sait" qu'Alfred Mutua est "lourdement impliqué", qu'il s'est vendu "pour de l'argent" à Moscou, et il a fortement réduit les contacts avec lui. Alors que la présidentielle de 2027 s'annonce incertaine, le chef de l’État kényan ignore encore "s'il se débarrassera de lui avant ou après", estime le haut fonctionnaire, pour qui Alfred Mutua "ne devrait pas être au gouvernement. Il devrait affronter la justice".
Le Washington Post a recueilli des témoignages de Kényans en Russie, décrivant un traitement inhumain de la part des commandants russes et des scènes de massacre. Ceux qui refusent d'aller au front sont menacés d'arrestation en Russie. D'autres sont déployés sur des positions mortelles après que leurs familles ont parlé aux médias.
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