Dépigmentation infantile : La nouvelle tendance à Abidjan

  • Source: : Web-News | Le 20 novembre, 2023 à 10:11:58 | Lu 543 fois | 0 Commentaires
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Dépigmentation infantile : La nouvelle tendance à Abidjan

Pratique décriée dans le monde et particulièrement en Afrique noire, à cause de son exposition aux multiples maladies, notamment celles de la peau. 

La dépigmentation se définit comme l'ensemble des procédés visant à obtenir un éclaircissement de la peau avec des produits cosmétiques.

En Côte d’Ivoire, elle est pratiquée par les adultes particulièrement les femmes. Une enquête menée en 2014 par l’Ong « Christ en mouvement », section Côte d’Ivoire (CEM-CI), a révélé que dans le but d’obtenir une peau plus claire, près de 60% des femmes utilisent des produits éclaircissants qui contiennent du mercure, des corticoïdes, de la vitamine A et de l'hydroquinone...

Une récente enquête menée de janvier à juin 2023, montre qu’il existe 63% de cas de dépigmentation dans les régions du Lôh-Djiboua et de l’indénié Djuablin.

Au dire de Doh Marcellin, premier responsable de ladite Ong, dans ce taux, figurent des femmes enceintes qui utilisent des produits dans l’intention de donner naissance à des bébés de teints clairs. « D’autres parents administrent volontairement des produits éclaircissants pour décaper la peau de leurs enfants », a-t-il révélé.

Des propos qui indiquent bien que la dépigmentation gagne du terrain chez les enfants et devient un problème de santé publique en Côte d’Ivoire.

En effet, âgés respectivement de 5 ans et 2 ans, Maeva et Louis, son frère cadet, présentent de nombreuses taches sur leur corps. La couleur de peau de leur visage est différente de celle de leurs mains. Que dire de celle de leurs membres inférieurs ? Elle est encore plus foncée.

Ces enfants nés d’un père de teint noir et d’une mère légèrement claire sont victimes de l’effet de mode dans la capitale économique ivoirienne. Il faut absolument obtenir un teint « choco » comme le disent certains Ivoiriens dans l'argot ‘’nouchi’’. « C’est juste un gel douche et du lait pour enfant à base de carotte et de papaye que j’utilise pour nettoyer et rendre plus éclatant le teint de mes enfants... », affirme dame Nina T., salariée dans une entreprise de la place. Elle croit que le teint clair est le meilleur au monde.

Résidant à Cocody, un quartier huppé d’Abidjan, Aline R. est convaincue qu’il n’y a pas de mal à vouloir donner un teint éclatant à son ‘’boud’chou’’ qui fait la maternelle.

Selon cette jeune dame, les produits qu’elle utilise pour sa fille de 4 ans n’ont rien d’agressifs, surtout qu’elle les achète dans un espace dédié aux produits cosmétiques pour enfants. « J’utilise les mêmes produits depuis qu’elle a 12 mois. Et mon bébé ne passe pas inaperçu grâce à son beau teint. Beaucoup de parents aimeraient que le teint de leurs enfants soit éclatant comme celui de ma "Dana" », dit-elle avec fierté sans se soucier des effets secondaires immédiats et ceux à long terme.

Comme elle, de nombreux parents sûrement par ignorance exposent leurs enfants à la dépigmentation.

Dans la commune de Koumassi, les enfants du couple D.K., ne sont pas épargnés. Ces enfants âgés de 5, 7 et 11 ans ont des taches noires sur les doigts et les coudes. Au niveau des pieds, des plaques sont visibles. Leur mère avance ne pas savoir que le lait acheté au magasin pouvait changer le teint de ses enfants. « La présence de l’hydroquinone n’est pas mentionnée sur les produits pour enfants. C’est seulement après l'utilisation que nous nous sommes rendus compte », dit-elle pour se justifier. À l’entendre, la plupart des parents ne sont pas fautifs du changement de teint des enfants. La faute incombe aux producteurs et surtout au gouvernement qui laisse entrer ces produits sur le territoire ivoirien.

Toutefois, elle soutient que si ces produits ont envahi le marché ivoirien, c’est peut-être parce qu’ils ne sont vraiment pas nocifs pour les enfants contrairement à ce que disent certaines langues.

Que disent les experts ?

La Côte d’Ivoire ne dispose pas encore de chiffre en matière de dépigmentation infantile, car aucune étude n’a été menée dans ce sens. Cependant, des cas ont été signalés dans des différents centres de santé à Abidjan, indique le Professeur Mamadou Kaloga, dermatologue au Centre hospitalier universitaire (Chu) de Treichville. « Nous avons eu à soigner des enfants pour les effets et complications liées à la dépigmentation cosmétique », dénonce-t-il. Avant de déplorer qu'en Côte d'Ivoire, la dépigmentation se fait malheureusement à tout âge et touche tous les sexes.

Parlant des enfants victimes, ce spécialiste pointe du doigt les parents et tuteurs. Selon lui, ces derniers ont la garde des enfants et sont les seuls responsables de cette déviation qui met en danger la santé cutanée des tout-petits.

À en croire Professeur Mamadou Kaloga, la raison qui motive des parents à pratiquer la dépigmentation cosmétique sur les "gamins" n’est rien d’autre que l’impression de paraître beau et propre lorsqu’on est clair.

Selon lui, les parents se disent qu’il faut à tout prix blanchir la peau de leurs enfants. « Les parents projettent leur désir sur l’enfant qui est innocent. Ce dernier se voit appliquer des produits cosmétiques et n’a rien à dire », a-t-il tristement révélé.

Dédouanant les agents de santé dans cette affaire qui est en train de prendre de l’ampleur, le dermatologue soutient qu’ils n’y sont pour rien. Il fait savoir que leur rôle est de prévenir tout en donnant la bonne information sur les conséquences de cette pratique et de traiter le patient lorsqu’il présente des problèmes de santé.

Par ailleurs, pour lutter efficacement contre ce phénomène de santé publique, il propose une régulation du marché de la cosmétique. « Les autorités ivoiriennes doivent prendre de strictes mesures en vue du contrôle des produits cosmétiques sur le marché ivoirien. Des analyses doivent se faire pour la vérification exacte des composants des produits cosmétiques avant qu’ils ne soient vendus sur les marchés. »

En outre, soutient-il, les populations doivent être sensibilisées aux dangers de cette pratique. Ne négligeant aucun aspect, il fait savoir que l’un des éléments de lutte contre ce phénomène reste pour lui, la publicité.

À Abidjan et dans les grandes villes de la Côte d’Ivoire, de nombreux panneaux publicitaires pour enfants affichent en général des tout-petits de teint clair, métis ou bronzé. Ils « mettent en exergue la beauté et les avantages de la peau claire », souligne-t-il.

Pour lui, faire la publicité des personnes noires particulièrement des enfants aura forcément un impact positif sur les parents dans le choix des produits pour leurs gamins.

Les conséquences liées à la dépigmentation

Tout en indiquant que de nombreuses conséquences peuvent découler de l’utilisation des produits de dépigmentation sur les enfants, Pr Mamadou Kaloga, dermatologue au Centre hospitalier universitaire de Treichville, a néanmoins relevé que les conséquences dépendent des produits utilisés par les parents sur l’enfant.

Ainsi, indique-t-il, les actifs dépigmentants peuvent causer, entre autres, des boutons d'acné, des vergetures, des taches noires sur le corps, des poils au visage et sur le corps, et des infections de la peau. Les personnes exposées à la dépigmentation peuvent souffrir également du cancer de peau, des maladies internes, dont l'hypertension et le diabète...

Le décret de 2015 foulé aux pieds

En 2015, le gouvernement de Côte d’Ivoire avait interdit l'utilisation des produits cosmétiques décapants qui favorisent la dépigmentation de la peau des femmes et mettent en péril leur santé. Mais le constat sur le terrain montre bien que ce décret n’a pas changé les habitudes des populations.

Pis, cette pratique déconseillée a, en plus des femmes, touché les hommes et maintenant les enfants sans distinction de sexe. Il est donc urgent pour le gouvernement via le ministère de la Santé, de l’Hygiène publique et de la Couverture maladie universelle de mettre en place un programme de lutte contre ce phénomène.

Pour le président de 
l’Ong « Christ en mouvement », section Côte d’Ivoire (CEM-CI), la Côte d’Ivoire doit emboîter le pas aux pays tels que le Sénégal, le Cameroun et bien d’autres qui ont institué une Journée nationale de lutte contre la dépigmentation.

« L’Etat doit redoubler d’efforts... Sinon la dépigmentation en Côte d’Ivoire est devenue quelque chose de normal », affirme dame Akissi Paule. Cette fonctionnaire qui déclare avoir acheté un produit cosmétique qui s’est avéré dangereux pour sa petite nièce invite l’Etat à jouer pleinement son rôle. « Il existe en Côte d’Ivoire une panoplie d’industries qui fabriquent des produits pour décaper la peau, et cela, au su de tout le monde... Même les produits pour enfants contiennent des éléments nocifs », a-t-elle dénoncé.

Pour elle, ces entreprises ne devraient pas exister surtout que les produits sont à la portée de toutes les bourses. Poursuivant, elle soutient que l’Etat doit être présent sur les surfaces de vente et procéder à la vérification des composants des produits pour enfants. Aussi, ce parent accuse certains agents de santé d’être des complices des commerçants. 
Pour elle, les pharmaciens ne devraient pas accepter de vendre les produits éclaircissants dans leurs officines et les médecins ne doivent pas également les prescrire.

Les vendeurs à tous les coins de rue

Installé au marché Gouro d’Adjamé, Kalifa S., vendeur de produits cosmétiques, ne voit pas de mal à exposer ses marchandises pour se décaper la peau. Ici, l’on trouve sur des étagères des produits solides et liquides qu’il présente fièrement à ses clients qui sont en majorité des femmes. « Ces morceaux de savon de toutes les couleurs découpés en forme de dés sont très efficaces pour avoir un bon teint lumineux », rassure-t-il.

À la question de savoir s’il en vendait pour les enfants ? Sans hésiter, il pointe du doigt certains de ses produits. « Bien sûr madame ! Comment est le teint de votre bébé et quel teint voudriez-vous lui donner ? Je vais faire une composition pour vous », demande-t-il, sans même prendre la peine de demander l’âge de l’enfant ou même de s’inquiéter des propos qu’il tient.

Comme lui, plusieurs commerçants à Abidjan, sans aucune qualification dans le domaine cosmétique, s’adonnent à cette vente qui peut s’avérer dangereuse pour les grandes personnes et particulièrement les gamins.


L’Ong "La main de Dieu" essaie de résoudre ce problème à sa manière

Créée en 2019, l’Ong « La main de Dieu » gérée par son président D. Shamma, s’est également donnée pour mission de lutter contre ce fléau qui gangrène la société. Cette structure non- gouvernementale basée dans la commune de Yopougon sensibilise tous les sexes à ne pas s’adonner à la dépigmentation.

Ce responsable qui déplore l’ampleur de ce fléau au fil du temps, croit que les personnes ne sont pas assez sensibilisées à la question. La plupart des cas qu’il a traités ignorent l’effet des produits qu’elles utilisent ou ne respectent pas la posologie.

Comme solution, ce spécialiste en dermo-cosmétique soutient qu’il faut exposer les conséquences de cet acte afin d’amener tout le monde à la retenue. Il invite tout individu à connaître son type de peau avant d’utiliser un quelconque produit cosmétique. « Il faut que le savon, la pommade ou la lotion...soient adaptés à votre type de peau », a-t-il insisté.

Puis, d’ajouter qu’il existe quatre types de peau, à savoir les peaux grasse, sèche, normale et mixte. Chaque type de peau a sa spécificité et son ingrédient approprié. Concernant la petite enfance, ce dernier a conseillé les produits à base de beurre de karité. Pour lui, c’est la solution idéale pour ne pas exposer les enfants contre ce phénomène très dangereux.


Auteur: Fratmat.info - Web-News

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